Fotofever prize with Dahinden : interview de Camille Brasselet

Fotofever prize with Dahinden : interview de Camille Brasselet

Camille Brasselet fait partie des trois Lauréats de l’édition 2020 du fotofever prize with Dahinden, aux côtés de Tereza Kozinc et Victor Cavasino. Leurs photographies seront exposées au Carrousel du Louvre du 13 au 15 novembre, lors de l’édition 2020 de fotofever.

Dans cette interview, Camille Brasselet, qui a seulement 23 ans, évoque ses influences, son parcours, et nous parle de sa série « À côté », avec laquelle elle a remporté le prix.

 

 

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis originaire de Normandie mais je vis et travaille à présent à Lyon. Je suis artiste-photographe, je travaille en laboratoire argentique noir et blanc, et en tant qu’intervenante en École de Photographie. J’aime les arts de manière générale, tant la peinture que la mode, le dessin et le cinéma. J’aime les grands espaces, découvrir de nouvelles choses, voyager. Je m’enrichis et m’inspire de tout ce qui m’entoure, des personnes que je rencontre, d’une scène de la vie quotidienne, d’une lumière, d’une couleur, d’un son ou d’une écriture. J’écris moi-même beaucoup, pour tenter de fixer mes incertitudes où bribes d’idées qui défilent.
Je me qualifierais de manière générale comme quelqu’un de très sensible au monde qui l‘entoure, même sans le saisir dans son entièreté.

©Camille Brasselet, « Chance », série À côté

 

Comment s’est développée votre passion pour la photographie ? Êtes-vous autodidacte ou avez-vous suivi une formation ?

A 18 ans j’ai décidée de partir de la région où j’avais grandi afin d’intégrer les Beaux Arts en Bretagne. À cette époque je touchais un peu à tout au niveau plastique : dessin, peinture, photo, vidéo, ou encore modelage. Je n’ai pas réussi à me décider quant à un médium en particulier, j’étais plutôt multidisciplinaire. C’est en rentrant aux Beaux arts de Saint Brieuc que mon attirance pour la photographie s’est affinée. Je faisais de plus en plus de projets photographiques, les mêlant encore à de la peinture ou du dessin mais je commençais à me dire que je voulais vraiment faire de la photographie mon métier, et non utiliser ce médium comme n’importe quel autre pour m’exprimer plastiquement.

J’ai donc décidé d’intégrer l’École de Condé de Lyon en photographie après mon passage aux Beaux Arts afin de me former au métier tout en poursuivant ma recherche plastique. C’est là que j’ai pu faire des rencontres qui m’ont bousculé comme Denis Laveur, photographe et tireur en labo argentique qui a notamment réalisé les tirages des plus grands photographes comme Boubat, Salgado ou encore Jean François Bauret. Il m’a toujours soutenu et poussé à aller plus loin même encore aujourd’hui, c’est un peu comme mon mentor. C’est ici aussi que j’ai rencontré des personnes passionnantes et passionnées qui sont aujourd’hui de très bons amis. Le fait aussi que je sois passé par les Beaux Arts avant m’a beaucoup aidé quant au processus créatif. C’est à ce moment que j’ai découvert ma passion pour le laboratoire argentique également, j’y passais beaucoup de temps après mes cours afin de tester de nouvelles choses.

Je pense que la phase d’expérimentations est primordiale et dois être constante afin de ne pas s’enfermer dans une pratique unilatérale. J’ai commencé à aller chercher des créateurs extérieurs afin de réaliser des projets communs : modèles, maquilleuses, stylistes, magazines etc… Ce qui m’a ouvert un peu plus à d’autres horizons, à d’autres personnes qui m’ont fait grandir également.

 

Comment avez-vous eu connaissance de la troisième édition du fotofever prize with Dahinden ?

J’étais déjà venue à la deuxième édition l’année précédente, j’avais connu le festival par une amie photographe.

©Camille Brasselet, « L’attente I », série À côté

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre travail ? Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?

J’appréhende le médium photographique de différentes manières : je suis tout d’abord artiste-photographe, je travaille pour des commandes et je développe un travail personnel dédié aux expositions. À côté de ça je travaille au laboratoire argentique Lynx à Lyon où je pratique le développement films et réalise des tirages noir et blanc, c’est une approche manuelle et sensible de la photographie que j’aime beaucoup. J’ai moi-même une partie de mon travail en noir et blanc orienté sur le corps en tant que matière et surface sensible. Je suis également intervenante en laboratoire argentique à l’École de Condé de Lyon. Ces pratiques transversales m’enrichissent beaucoup.

Je travaille principalement avec la couleur qui est une part très importante de mon travail. J’aime travailler avec des modèles qui deviennent par la suite « personnages » à travers le médium photographique. J’aime jouer avec le réel et ses représentations, avec l’aspect pictural que peut revêtir certaines attitudes, lumières au sein de mon travail.

Le cinéma m’inspire beaucoup notamment Lynch et son univers très sombre, étrange, décousu. Les décors et couleurs des films de Wes Anderson comme Grand Budapest Hotel sont également pour moi une vraie source d’inspiration. J’ai toujours aimé la culture latine et le cinéma espagnol notamment un des plus grands réalisateurs qu’est Almodóvar. Le côté décalé des personnages, les couleurs, le mélodrame familial dans des décors intérieurs domestiques : tout cela est très inspirant pour moi, même si dans mon travail, il ressort d’une manière totalement différente, et c’est notamment là l’intérêt. En photographie j’aime beaucoup Cindy Sherman, son jeu du « double-je », du faux vrai, des décors.

Au niveau des scènes et décors j’affectionne beaucoup le travail de Julia Fullerton-Batten, son attrait affirmé pour les décors et éclairages de cinéma, ses personnages intrigants, tout comme ceux d’Olaf. En photographie de manière générale j’aime quand tout n’est pas donné à voir, qu’il reste une part de mystère, d’interprétation, un accident graphique, des points de suspension…

©Camille Brasselet, « L’attente II », série À côté

 

Dans ma pratique je travaille beaucoup avec des modèles qui me sont proches, des amis, de la famille. Et quand je choisi un modèle que je ne connais pas je cherche le côté naturel, innocent et étrange qui pourrait se lire sur un visage, une expression, un mouvement.
Je cherche des lieux souvent en intérieur, dans des décors colorés ou aseptisés. J’essaie de conserver un équilibre entre la présence du modèle et la prestance de l’intérieur afin que l’un ne prenne pas le dessus sur l’autre. Je cherche à intégrer le corps dans le décor. Les personnages que je photographie prennent place au sein d’un cadre intérieur plutôt stricte. Ils sont comme déshumanisés, étranges, extérieurs au monde qui les entoure. Je travaille autant le vêtement comme parure en lien avec le décor que le nu en tant que parure lui-même. En effet pour moi la nudité dans la manière dont je l’aborde est une enveloppe, un vêtement. J’aime jouer sur cette dualité et ce côté peut être un peu inattendu des nus dans leur environnement.

Quand je photographie j’écris souvent beaucoup en amont, mes idées, mes croquis, etc… J’ai une idée très précise de ce que je souhaite lorsque j’arrive le jour de la prise de vue. Mais à l’inverse j’aime me laisser surprendre par des aléas de lumières, des mouvements non contrôlés du modèle qui me renverraient d’autres idées. Ces moments sont un échange et un flux très intense de concentration, surprise, inspiration, et de pulsion créatrice. En effet, à la fois je structure mes idées à l’avance mais il arrive aussi beaucoup que le moment soit propice à la création sans l’avoir prévu; c’est le cas de photographies comme « La chambre bleue » ou encore « La salle de bain ». Ce sont des occasions photographiques qui ont donné suite à ces images, je reste ouverte à ces moments rares et précieux.

©Camille Brasselet, « La chambre bleue », série À côté

©Camille Brasselet, « La salle de bain », série À côté

 

Pourquoi avoir choisi cette série en particulier ? Est-elle représentative de votre approche de la photographie ? Quelles sont les émotions, le message que vous aimeriez faire passer à travers ces images ?

J’ai choisi cette série car c’est la plus représentative de mon approche de la photographie et de ce que je tente de créer à travers ce médium. La série À côté a démarré en 2018 et est toujours en cours, c’est une recherche constante sur l’inscription de notre corps dans notre environnement. Ce sont également des bribes d’histoires, sans début ni fin. Des instants suspendus. La recherche de la forme, de la couleur et du cadrage sont pour moi un aspect très important de mon travail, c’est ce qui constituerait un véritable « tableau photographique », en lien également avec son rapport pictural. Je suis très stricte quant au cadrage, à la composition et aux couleurs : je ne dirais pas que c’est une quête de la perfection mais plutôt une recherche de la forme photographique telle que je l’appréhende et qui personnellement me fait ressentir une certaine plénitude, une douceur sourde et étrange.

Bien sûr c’est une aspiration, je suis en recherche constante de cette forme. Un livre que j’ai lu il y a peu traite également de cet aspect; « La puissance de la douceur » par Anne Dufourmantelle : « La douceur est face à face, provocation, et elle a l’énigme impénétrable de ce que nous appelons l’innocence. La pointe de la douceur c’est son possible effacement – et c’est ce qui nous effraie. Qu’elle puisse être la plus haute expression de la sensibilité, son intelligence et sa force, et néanmoins à chaque moment disparaître ».

 

 

Pour plus d’informations et voir davantage de ses photographies, rendez-vous sur le site internet de Camille Brasselet.

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