Mise au jour d’un portrait disparu de Francis Bacon

Mise au jour d’un portrait disparu de Francis Bacon

 

Pierre Pascual, éditeur, réalisateur et plasticien, nous a confié en 2018 plusieurs éléments du fonds photographique Jacques Saraben, notamment un portrait de Francis Bacon qu’il fallait restaurer, pour revenir, à l’aide de la diapo originale, à un tirage similaire créé en 1972 et retrouvé au début des années 2000 dans l’atelier de Francis Bacon.

Pierre Pascual a rencontré Jacques Saraben, photographe, peintre et professeur d’histoire de l’art à la retraite, en 2014, lors d’un séjour dans le Périgord Noir où Jacques réside depuis 2003.

La publication en 2016 de plusieurs textes d’Emmanuelle Arsan par Pierre Pascual et sa maison d’édition Le Sélénite a permis d’acter une première collaboration : des photos que Jacques avait prises chez Pierre Molinier en ont agrémenté les éditions de tête.

Alors qu’ils travaillaient ensemble dans l’atelier de Jacques, Pierre est intrigué par une photo de Francis Bacon à Reece Mews. Sensible à l’œuvre du peintre anglais depuis son adolescence, Pierre Pascual découvre alors l’histoire qui lie Francis Bacon à Jacques Saraben…

Au fil des mois, Jacques et Pierre décident de travailler ensemble sur la valorisation de ce fonds photographique et audiovisuel qui les conduira à faire en 2018 une remarquable découverte : celle d’une photo de Francis Bacon retrouvée dans son atelier, lors du transfert à Dublin de celui-ci au début des années 2000 ; photo signée Jacques Saraben ! Mais le photographe français n’est pas au courant de cette redécouverte. La photo (attestée comme ayant servi à Bacon pour se représenter dans plusieurs tableaux) a été publiée, exposée dans le monde entier pendant plusieurs années, sans que Jacques Saraben ne soit au courant !

Tirage retrouvé dans l’atelier de Bacon, avant/après, postproduction Dahinden (© Jacques Saraben// Estate of Francis Bacon)

 

Interview de Pierre Pascual

Peux-tu nous raconter lhistoire de cette photo, à ce point aimée par Bacon quil la cite telle quelle dans 3 de ses tableaux ?

Début 1972, Jacques Saraben, jeune artiste et professeur qui travaillait à Bordeaux à la rédaction d’une thèse sur la peinture anglaise contemporaine, écrit à de nombreuses galeries et peintres anglais pour solliciter rencontres et interviews. Francis Bacon est le premier à répondre ! Et Jacques se retrouve quelques semaines plus tard dans l’atelier du peintre, à Reece Mews. Il réalise alors sa première interview et de nombreuses photos dans l’atelier, mais aussi à la Colony room, le pub préféré de Bacon…

Le contact est très chaleureux ! Bacon adore la France et est particulièrement flatté d’être un des artistes retenus pour cette thèse (la première thèse française sur cette période de la peinture anglaise contemporaine).

De retour en France après son périple londonien (où il rencontrera et photographiera de nombreux peintres, dont Allen Jones, Peter Blake et David Hockney !) Jacques décide de retravailler certains de ses clichés et envoie une  dizaine de tirages 13×18 à Bacon…

Les deux artistes continuent de correspondre, et Bacon viendra même chez Jacques à Bordeaux en 1974.

Mais ce n’est qu’en 2018, alors que Jacques et moi travaillions sur la valorisation de son fonds photographique, que nous découvrons sur Internet une mystérieuse photo de Bacon, publiée sur la couverture du livre In Camera de Martin Harrison en 2005, et que tous les spécialistes attestent être une photo qui a servi à Bacon pour se représenter sous la forme d’une photo dans trois de ses tableaux, de 1973 à 1991. (Three Portraits Posthumous portrait of George Dyer; Self-portrait; Portrait of Lucian Freud, 1973. Study from the human body and portrait, 1988. Triptych, 1991).

Jacques reconnait instantanément le cliché : «C’est moi qui ai fait cette photo de Bacon ! Je la lui ai envoyée en 1972 !»

Nous apprenons plus tard que ce tirage a été exposé en 2006/2007 dans les plus grands musées lors d’une rétrospective Bacon, à la Tate de Londres, au Prado de Madrid et au MET de New York.

Le premier travail pour nous a été de contacter l’Estate Francis Bacon pour que Jacques puisse revendiquer la paternité de ce cliché et commencer à raconter cette fabuleuse histoire…

« Triptych », huile sur lin, 1991 (198.1 x 147.6 cm), collection MOMA New York © 2019 Estate of Francis Bacon / Artists Rights Society (ARS), New York / DACS, London

 

À la suite de la redécouverte de ce portrait et dune série de photos que Jacques a fait dans latelier de Bacon, tu as un projet de documentaire. Peux-tu nous dire plus ?

Nous travaillions déjà avec Jacques sur la rédaction de deux livres qui vont présenter et retracer toute son histoire avec Bacon et proposer les interviews inédites, les clichés, les documents…

Personnellement j’avais commencé à tourner mon premier long métrage de fiction en 2017.

Au vu de la masse de matériel audiovisuel dont nous disposions sur Bacon, c’est très naturellement que j’ai commencé à tourner des images pour ce projet de documentaire.

Le tournage a commencé à Paris en juin 2019 avec le photographe Michel Giniès, grand collectionneur de photographies de Francis Bacon qui nous a aidés à procéder à des retirages argentiques dans son labo personnel, et avec le curateur et historien de l’art américain Robert Flynn Johnson…tournage que j’ai initié en secret ! Car, début juillet 2019, Jacques fêtait ses 80 ans et j’avais déjà dans l’idée de lui offrir un prémontage de cette première partie de tournage. Ce que j’ai réussi à faire : le 9 juillet Jacques avait sur son ordinateur 20 minutes du documentaire montées ! Ça a été une très grosse surprise ! Il était tellement excité et emballé par ce projet — très ému aussi — que nous avons embrayé et tourné tout l’été chez lui dans le Périgord !

Pierre Pascual, Jacques Saraben et Michel Giniès à Paunat (juillet 2019)

 

En découvrant la rétrospective au Centre Pompidou, et en voyant de visu, pour la première fois, 2 des 3 tableaux « citant » la photo de Jacques, quelle a été ta réaction ?

Vous vous doutez bien que j’étais particulièrement ému ! Je ne pensais pas voir ces tableaux si vite ! Avoir la chance d’inspecter en vrai, et de si près, ces « photos peintes » alors que je travaillais dessus depuis des mois et que je connaissais les reproductions de ces tableaux par cœur !

Nous étions au courant de l’expo Bacon à Pompidou dès la fin 2018. J’y avais contacté plusieurs personnes pour les alerter sur la redécouverte de cette photo majeure dans l’histoire de l’iconographie baconnienne. Et Didier Ottinger, le commissaire de l’exposition, voyant que deux de ces tableaux seraient là, a eu la bonne idée de publier, dans un des catalogues de l’exposition (Bacon en toutes lettres, lexposition) la photo de Jacques avec, pour la première fois, son crédit de photographe ! Cette publication est pour moi une grande fierté. J’ai pu aider à cette réparation,15 ans après la première utilisation de cette photo précédemment créditée de la mention : « unknown photographer, 1972 ».

Pierre Pascual lors du vernissage presse de l’exposition Bacon en toutes lettres au Centre Pompidou (© Michel Giniès)

 

Après ce documentaire, quels sont les autres projets qui vont accompagner la redécouverte de ce fonds photographique numérisé par Dahinden ?

Le fonds n’est pas encore totalement numérisé ! Nous avons encore besoin d’aide pour scanner des diapos, des photomontages originaux…

Pour nous permettre de financer nos avancées sur les livres et le documentaire, Jacques et moi avons lancé la production de plusieurs tirages luxe en édition très limitée de ses photos de Francis Bacon, David Hockney et Pierre Molinier, que nous proposons aux maisons de vente, aux collectionneurs privés et aux institutions.

J’ai toujours été passionné par la photographie argentique, que je pratique depuis mes 13 ans, et le fait de proposer des photos dans les livres que j’éditais m’a tout naturellement mené à me lancer pleinement dans le tirage photo de collection.
Plusieurs clichés ont été achetés par la MB Art Foundation de Monaco qui suit de près le travail de Jacques.

Les bénéfices nous permettent de poursuivre ce travail passionnant qui nous demande à tous deux énormément d’investissement.

Certains de ces tirages sont exceptionnellement présentés sur le site de la maison d’édition et sont disponibles à la vente.

Pierre Pascual sur le tournage du documentaire consacré à Jacques Saraben

 

Tous ces tirages sont validés par Jacques dans son atelier, numérotés et signés.
Nous tenons tous deux à poursuivre ce travail artisanal autour de la photographie en tant qu’objet, comme Jacques l’avait fait dans son labo pour Bacon en 1972.
C’est ce travail d’artiste alchimiste qui a plu à Bacon.
Chaque photo produite aujourd’hui respecte ce processus, chaque photo est une partie de cette histoire…
On espère aussi trouver un lieu où présenter une exposition de photographies de Bacon avec Michel Giniès et Jacques Saraben !

Exposition « Bacon en toutes lettres », actuellement au centre Pompidou jusqu’au 20 janvier. Accessible sur réservation. 60 tableaux de Francis Bacon y sont présentés, dont douze tryptiques.

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