Exposition de Julie Ansiau « Après le deuil, le temps du combat »

Exposition de Julie Ansiau « Après le deuil, le temps du combat »

Le 12 janvier 2019, une fuite de gaz a provoqué une explosion rue de Trévise à Paris. Quatre personnes, dont deux pompiers, y ont perdu la vie et soixante-six autres ont été blessées.
Deux ans plus tard, la photographe Julie Ansiau a pu se rendre sur les lieux du drame. Son exposition, « Après le deuil, le temps du combat » apporte un témoignage brut sur l’état de dévastation des bâtiments, et sur le lent processus d’indemnisation des victimes.

 

Julie, vous êtes photographe professionnelle, quels sont vos sujets de prédilection ?

J’aime bien m’orienter vers plusieurs choses : dans ma vie professionnelle je ne me focalise pas sur un sujet en particulier. J’aime photographier de la déco, c’est à dire de l’architecture d’intérieur, des recettes, et plus généralement tout ce qui tourne autour de la cuisine. Je suis aussi très intéressée par l’Inde, c’est un pays dans lequel je voyage régulièrement depuis plus de vingt ans. Comme je pratique et suis très intéressée par le yoga, je photographie beaucoup de retraites de yoga, de professeurs. Je travaille pour quelques salles de yoga à Paris, et dans les voyages que je fais j’essaye qu’il y ait un moment ou une intention spirituelle. Je photographie des lieux saints en Inde, des maîtres de yoga. Je photographie au gré des rencontres, des commandes… Je travaille notamment pour une marque de céramiques et de bougies que j’adore qui s’appelle Astier de Villatte, j’ai fait aussi de la mode enfant, pour Elle, Grazia, les éditions Jalou… et je fais quelques campagnes publicitaires. Mais ce qui me plaît le plus, ce sont les voyages, j’essaye de faire beaucoup de photos de voyages.

© Julie Ansiau

 

Vous habitiez tout près des immeubles ayant été touchés par l’explosion survenue rue de Trévise en 2019. Étiez-vous présente au moment de l’accident ? Quand avez-vous commencé à prendre des photos ?

J’ai habité sept ans dans l’immeuble qui a explosé. J’ai déménagé en 2013 pour une rue juste à côté. J’ai gardé des amis et des connaissances dans l’immeuble. Le matin de l’explosion, on dormait chez nous, et il y a eu une déflagration très violente, tout le quartier a été secoué, comme s’il y avait eu un tremblement de terre. Puis on a entendu énormément de sirènes, d’ambulances, mais on ne savait pas ce que c’était, et on ne savait pas où c’était. Une amie m’a appelé pour savoir si tout allait bien, puis on a allumé la radio et cherché sur internet. J’ai appelé un de mes amis qui vivait dans l’immeuble, coincé sur son balcon au 5e étage en attendant l’évacuation, il pouvait à peine parler je le sentais hagard et en état de choc.

Vanessa Mallet, mon amie qui habitait au 6 rue de Trévise, a pris en charge l’organisation de ces expositions. Elle s’est dit « il y a ces palissades, personne ne voit les choses avancer, personne ne sait ce qui se passe derrière ». Donc elle a eu l’idée d’organiser ces expositions de photos, de faire venir un photographe, Gilles Bretin et de lui faire photographier l’immeuble dévasté, pour une première exposition en janvier 2020. J’ai alors moi aussi demandé l’autorisation de photographier les lieux, de suivre l’évolution des travaux et du déblaiement des gravats. C’était sentimental, ayant vécu là, je me sentais très concernée par ce drame. J’avais une sorte de besoin personnel de réussir à garder une trace de tout cela. Je ne suis pas du tout une photographe engagée politiquement ou socialement, mais cette fois, c’était beaucoup plus intime et impulsif comme démarche… Comme c’était encore dangereux, la mairie ne délivrait pas d’autorisation de visite, personne n’avait accès à l’immeuble. Donc c’est comme cela que j’ai pu réaliser les images de cette seconde exposition, grâce à mon amie Vanessa et aussi à la confiance de mes anciens voisins dont j’ai pu photographier certains intérieurs.

© Julie Ansiau

 

Pouvez-vous nous parler de l’exposition de vos photos, qui s’intitule « Après le deuil, le temps du combat » ? 

Au cours des deux dernières années, pour cette exposition, j’ai eu l’autorisation de me rendre quatre fois sur les lieux. Parce que j’avais habité dans l’immeuble et qu’ils me connaissaient, certains habitants m’ont autorisé à photographier leurs appartements juste avant qu’ils n’en sortent leurs affaires. J’ai donc pu faire ces photos d’intérieurs quelques minutes avant que tout ne soit enlevé. C’était en décembre 2020, tout était resté tel quel pendant deux ans pour beaucoup d’habitants. A ce drame épouvantable s’ajoute une inertie et une lenteur administrative terrible, des expertises, des contre-expertises sans fin, qui font que tout est ralenti. Le nom de l’exposition, choisi par l’Association Trévise Ensemble, est « Après le deuil, le temps du combat » : les suites du drame ont été très compliquées, les gens ont tout perdu puis pour beaucoup ont mis deux ans à récupérer leurs affaires, alors que tellement de choses auraient pu être faites plus rapidement. Avec un peu plus de bonne volonté on aurait évité les cambriolages, et les énormes dégâts dus à l’humidité. Rien n’a été isolé correctement, les vêtements et les livres se sont empêtrés dans une lente agonie de moisissure. La maire du 9e se bat sans relâche et je salue cet engagement, mais la mairie de Paris n’a pas su mettre des priorités sur des sujets aussi sensibles et douloureux.

© Julie Ansiau

 

Pour l’exposition, les photos sont imprimées sur des bâches, un matériau brut, ce qui donne un côté « chantier, récupération ». Il y a une unité, une cohérence entre les photos sur leurs bâches et les lieux, la porte de chantier temporaire, la signalétique, les permis de construire. C’est l’histoire de ce lieu. Cette exposition est pour les gens qui habitaient là, les riverains, les passants… c’est aussi l’histoire de tous les Parisiens, ça aurait pu arriver n’importe où dans Paris.

J’aimerais y retourner et continuer à photographier pour avoir un travail sur le long terme, garder une trace.

© Julie Ansiau

 

Exposition des photographies de Julie Ansiau « Après le deuil, le temps du combat »
Jusqu’au 12 janvier 2022
6, rue de Trévise – Paris 9e
Les tirages de l’exposition ont été réalisés par Dahinden

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